L'ENTERREMENT D'UN VIVANT
Extrait du 408e Régiment d'Infanterie au Fort de Vaux
Depuis 3 H. que nous sommes installés, le bombardement n'a pas faibli, bien au contraire. Le Capitaine BLANCHET est à quelques pas de moi. Sa figure est pensive. Que fera-t-on si l'abri vient à céder? Se peut-il que des hommes restent ainsi empilés, des heures, des journées entières? C'est ce à quoi doit songer cet homme si noble, en qui repose peut-être la destinée d'une compagnie. A le regarder, on sent qu'il souffre moralement plus que physiquement; il souffre non pas pour lui mais pour ses "p'tits gars". Sa tête se dresse, ses yeux se lèvent vers la voûte, puis se fixent sur la liaison
- Quelqu'un pour aller au Commandant !
Sa voix fluette nous surprend. Aucun ne peut répondre de suite. Le temps de me ressaisir et machinalement, bien machinalement, c'est ma bouche qui s'ouvre pour lui répondre
- Voilà...
Ne diminuez pas le courage de mes trois compagnons. Il vaut le mien. Mon cri s'est échappé plus vite que le leur, c'est tout. Le hasard seul a décidé. Non, non, ne faites pas cela, ils ont déjà été, ils seront encore sublimes, n'oubliez pas que l'un d'eux sera blessé demain et que les deux autres devront mourir pour avoir été trop braves...
- Tu veux y aller? reprend le Commandant de Compagnie?
Ah ! si je n'avais eu l'orgueil de ne pas me démentir, si je n'avais eu la charité de ne pas y en envoyer un autre à ma place, comme j'aurais craint de ne pas répondre oui.
- J'y vais, mon Capitaine ! Il me fascine de son regard.
- Ta mission est périlleuse; le terrain est très battu. Fais attention, ne te fais point voir ! Utilise de temps à autre les trous de marmites. Voici ce que tu remettras au Commandant.
Il griffonne quelques phrases sur un bout de papier.
- Et maintenant, pars !
Ce "pars"! comme il me l'a dit avec tendresse. Il n'a pas osé me dire "au revoir", il a eu peur de mentir. Le pli dans la main, je me dirige vers l'entrée de l'abri: quelle horrible vision! Que ce soit ici, que ce soit là-bas, le tableau ne change point. Je regarde les "dos d'ane" qui nous séparent de Douaumont, partout, partout, les obus pleuvent à foison. La terre se soulève pour aller tourbillonner dans les airs.
Par instant, sur le seuil de la cagna, je me sens repoussé par la puissante secousse d'une explosion formidable. Dois-je partir? Ah ! il est des instants où le corps tenterait de reculer si le devoir n'était point le plus fort. Tout près, là, devant moi, la terre toute meurtrie et à nouveau trouée, et c'est cette terre qu'il faut que j'aille fouler. Que faire? Je vais pour sortir, je me retire d'épouvante. Il faudrait être sourd et aveugle pour entrer dans cet enfer. Et pourquoi attendre puisqu'il faut y aller ? Mes mains couvrent mes yeux, mes doigts obstruent mes oreilles. Allons! Courage ! en avant !
- Ca y est ! pousse ma voix rauque. Et je m'élance dans la fournaise.
Eh oui ! ça y est ! Me voilà dans l'orage, tout seul, n'entendant rien parce que j'entends trop. Je ne cours pas, je vole, je vais comme un fou furieux. Sur le sol qui s'effrite, je suis peut-être le seul homme qui passe, la rare cible humaine des instants où il n'y a pas d'assaut. Au milieu des sifflements sans fin et des éclatements répétés, j'avance comme une brute jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, je vienne m'effondrer dans le fond d'un entonnoir. Et là, courbant le dos pour me faire tout petit, j'essaie de reprendre haleine sous une pluie de fer et d'acier, sous des courants irrespirables, dans une danse infernale où l'orchestre semble n'être composé que de grosses caisses.
Un "gros noir" éclate, puis deux, puis trois, puis dix, puis... J'attends que la pluie de schrapnel retombe, que la bourrasque ait fini de souffler pour quelques secondes... et je reprends ma course, une course en zig-zag dans laquelle le son vous fait virer et vous guide, une course sans bruit apparent qui me conduit à un semblant de boyau.
Il est noir, le fond de ce boyau, il est recouvert d'un tapis fait de milliers d'éclats. J'y tombe comme une masse, presqu'étourdi. Contre ce qui reste des parapets, je m'applatis ventre contre terre, j'entends les plaintes s'élever de la butte mille fois mutilée; j'entends les lamelles d'acier ronfler rageusement dans leur vol vertigineux; j'entends de tout sauf une voix humaine. Il me prend presque l'envie de me dresser et de "gueuler" pour rallier quelqu'un, pour n'être pas seul et moins avoir peur. Est-ce bien vrai qu'il y a dans cet immense champ de bataille dûs milliers d'hommes qui souffrent et qui se font tuer?
Allons, debout pour continuer ce chemin de croix... Je le suis ce boyau sans seulement savoir s'il me mène à mon but, car je ne le reconnais plus, le chemin que j'ai suivi hier. J'avance, j'avance et l'entrée de la redoute ne m'apparaît toujours pas. Plus la moindre tranchée à présent ! Comme un animal traqué, je m'arrête, je regarde de toutes part. quand je crois avoir découvert l'endroit où il faut m'échapper, je bondis tête baissée.
La voici enfin la redoute! Il est temps que je trouve de quoi me soutenir! Je m'appuie contre le seuil, et, dans une sorte de sommeil qui me gagne, je n'aperçois même pas le Commandant qui, du fond, me regarde après avoir contemplé la tempête
- Qu'y a-t-il, jeune homme? Je me retourne avec surprise, je fouille mes poches.
- Voilà, mon Commandant! Il parcourt le pli, réfléchit une minute.
- Bon. Vous allez me conduire près de votre Capitaine. Ensemble, nous allons vers l'entrée de la redoute. Est-il bien vrai que je suis passé là-dedans? est-il bien vrai qu'il faudra retraverser ce qui me donna tant de peines et de frissons ?
Le bombardement augmente d' intensité. Nous attendons pendant une demi-heure une accalmie qui ne viendra jamais. Il faut pourtant partir.
- Allez devant ! me dit le chef de Bataillon, pour m'indiquer le chemin. Je vous suis.
.Je m'éloigne au galop dans d'incessantes montées et descentes. Je me retourne quelquefois pour regarder si l'on me suit. Dans le creux d'un entonnoir, il arriva que je ne vois rien. J'attends, on me rattrappe... je repars.
Nous sommes dans le boyau, nous courons ensemble. Comme c'est moins pénible à deux ! Rapidement, nous en atteignons l'extrémité. Pour gagner l'abri de la compagnie, il faut escalader le parapet et marcher on terrain découvert. Dans ce bout de tranchée combien de fois s'est-on arrêté net dans notre course folle? Combien de fois s'est-on jeté dans le fond dû la saignée quand le bris de l'acier déchirait notre tympan? Mais là-haut, disons, plus de refuge si co n'est qu'un trou de marmite.
- Inutile de se faire massacrer, s'écrie le Commandant DUMAS. Quand il faudra aller à l'assaut, rien ne doit nous arrêter, mais ici, nous pouvons attendre...
Et Dieu sait si cet homme est un brave ! Dix minutes, nous restons tapis. A chaque seconde arrive une nouvelle marmite, une grêle d'éclats.
- Mon Commandant, il y a tout près, je crols, de quoi nous abriter dans ce qui subsiste de la cagna où a été ensevelie la 10ème Compagnie. Voulez-vous que j'aille m'en rendre compte? J'y vais et reviens pour conduire mon chef.
- Là, reprend ce dernier, si nous ne sommes pas préservés des obus, nous le serons tout au moins des éclats. Nous restons debout et silencieux... Il n'a survécu de l'ancien refuge de la 10ème, qu'un espace assez restreint, 6 à 7 mètre tres de profondeur tout au plus. A cette distance, tout est écroulé. La terre en s'affaissant a servi de linceul à je ne sais combien de gars.
Les rugissements ne veulent point cesser. Il y a déjà 3/4 d'heure que nous sommes là.
- Ecoutez, jeune homme, il n'est pas prudent de quitter trop longtemps mon poste. Je vais vous laisser. Dites à votre Capitaine que cette nuit, j'irai le voir. Rejoignez votre Compagnie comme vous le pourrez. Soyez prudent !
Je suis du regard le Commandant qui s'éloigne. Sa tête plongée en avant dépasse à peine. Ses fesses qui s'allongent dans le galop des "à droite" et des "à gauche" difficiles. Pauvres fesses, vous avez 50 ans !
Il disparaît. Je reste sans compagnon. Faut-il partir? Il me tarde de retrouver mes camarades et en même temps, je suis effrayé de reprendre ma course. Pour la reprendre, que faire? Escalader le boyau assez profond en cet endroit ? Comment l'escalader promptement? Je construis un petit escalier avec des pierres ramassées parmi les décombres de l'abri. Je vais, je viens, je bâtis et, quand le travail est achevé, je vais me reposer un instant, afin d'avoir la force nécessaire de grimper et de franchir le plus lestement possible, l'espace qui me sépare de la Compagnie.
Je m'assieds pendant quelques minutes sur un couvercle de bouteillon abandonné probablement au cours de l'épouvante. Au fond de ce bout d'abri, j'aperçois une scie à métaux. Je me lève pour l'aller chercher. Je la ramasse. Tout à coup, le vrrr...
sourd d'une marmite qui s'approche me tient immobile et recourbé. A peine ai-j e le temps de penser "elle n'ira pas loin celle là" qu'un éclatement formidable se fait entendre. Un puissant éclair m'éblouit. Je me sens projeté violemment sur ma droite. Un vrrr... déchirant, c'est l'obscurité, l'oeuvre d'une seconde.
que s'est-il passé ? où suis-je ? Est-ce que je rêve ? Mais quoi ?.. Mais quoi? ... serais-je enterré ? Mais ce n'est pas vrai ! Mais... tout est écroulé à mes côtés. Je veux m'effacer, je ne puis reculer. Je veux m'enfuir, je ne puis avancer. Je veux bondir, je ne puis me lever. Partout, partout, quelque chose m'arrête ! Je suis impuissant! Je pousse des cris sauvages "Au secours! au secours!" "A moi, les amis !"
Mon souffle s'épuise en appels désespérés. Personne ne me répond, personne ne me dit Il courage" Il,me reste encore dans la poitrine juste de quoi faire jaillir une parole, un mot, un mot si faible qui est aussi doux que celui d'un petit enfant, et ce mot c'est "Maman !"
Quand j'ai fini de crier, ma gorge se serre, il s'en échappe des sanglots pour que je n'étouffe pas.
Mais où suis-je donc? où je suis? Sous une couche de rondins et quatre pieds de terre; assis, le dos courbé, la tête inclinée, n'ayant de place que pour me pencher légèrement. Quel miracle cependant ! Les rondins se sont écroulés et la terre avec eux. Un seul, un seul, celui sous lequel je me trouve, celui que mon casque frôle, a buté contre le parapet, laissant ainsi entre lui et le sol le petit espace où je suis. Petite scie que je serre entre mes doigts raidis, c'est à toi que je dois d'être encore quelque chose de vivant ; c'est toi qui m'as éloigné du seuil de l'abri où j'aurais été écrasé, c'est toi qui m'as conduit ici pour me placer sous le seul espace où un homme peut vivre, c'est toi qui m'as fait coussin et qui m'a épargné le choc du rondin, le choc qui m'aurait assommé, c'est toi, petite scie, c'est toi qui m'as sauvé !
Et comme si ce modeste instrument m'avait toujours été cher je l'appuie contre ma poitrine comme l'on presse quelqu'un qu'on aime éperduement. que vais-je devenir ? J'appelle de toutes mes forces, : "A moi ! A moi !" pour terminer par de mêmes cris que la triste réalité m'a fait prononcer d'une voix sanglottante.. J'appelle à me rompre les veines. Au secours! Au secours! Comme si mes cris pouvaient passer à travers ce qui me couvre, dominer le bombardement sauvage et voler jusqu'à l'abri 'où mes camarades peuvent tout penser de moi, hormis que je suis enterré vivant !
Personne ne me répond. A quoi bon m'égosiller? On ne m'entendra pas ! Seul le pourrait, l'agent de liaison, l'isolé qui passerait en courant, là au-dessus. Et encore, que lui semblerait un aboiement au milieu de tant d'autres ?
Certains instants ont beau être très sombres, il en arrive quand même avec une lueur d'espérance. C'en est bien une lueur, une-véritable, celle.que j'entrevois entre les rondins abattus et le parapet, celle qui doit venir du boyau, c'en est bien une, une espérance, ce mince filet d'air qui m'arrive et au devant duquel je dirige mes narines, mon pauvre nez qui voudrait aller jusque là-bas et qui se sent arrêté par un morceau de bois contre lequel il se colle. Espérance éphémère comme beaucoup d' espérances. Les marmites rappliquent sans cesse, mon sépulcre se balance. J'entends dos grondements sinistres vrrm.,.. vrm..., un nouvel éclair, un nouveau tonnerre: ce sont les ténèbres.
Brusquement, je me sens abattu, puis je veux me redresser mais je ne le puis pas. "Allons ! courage quand même ! courage jusqu'à la fin! Oui, tu es enterré, personne ne pourra plus t'entendre, bientôt l'air te fera défaut, petit à petit la mort viendra et ( ce sera peut-être long, bien long) tu rendras saintement ton âme à Dieu, certain que tu as fait ton devoir ; tu seras comme ceux d'à côté dans quelques jours, ton corps encore vivant sera en putréfaction, il dégagera la même odeur que celle que je respire et qui me repousserait si je pouvais être libre. Attends ! Attends ! et pour cela, aie du courage!"
Je ne puis plus pleurer, mes larmes sont taries. Il faut mourir, eh bien mourons dignement. Je retire d'une de mes poches le chapelet que ma mère me remit le jour où je suis parti. Je l'égraine de mes doigts tremblants; je l'égrenne, une, deux, trois fois. C'est un demi-sommeil qui m'arrête de prier.
A défaut d'autre victoire, je veux vaincre ma léthargie. Je sors ma blague à tabac, je roule machinalement une cigarette. Je prends mon briquet et tourne la molette: des étincelles, il en jaillit, mais de flamme il n'en vient aucune. Aurai-je du feu? Je fouille la dizaine de poches que contiennent mes habits. Je sens une allumette, une seule. Est-elle bonne seulement? Et quand elle le serait, où la faire prendre? Contre mon talon, il est humide, contre mon casque? il est sali d'une glaise. J'hésite à la frotter contre mon couteau tant j'ai peur qu'elle soit mauvaise ou qu'elle ne prenne. Frotte quand même ! Une première fois, rien, une deuxième fois, la flamme apparaît ! J'allume, je regarde ma montre: "Midi" ! Midi que la nuit est encore loin! Je la réclame, je la désire ! Elle seule peut conduire quelqu'un par ici : ce quelqu'un qui pourra percevoir mes cris et qui sera mon sauveur. Cinq à six heures à attendre ! Au bout, y aura-t-il encore de l'air à respirer ? Jusque là n'y aura-t-il pas un obus qui viendra m'achever ?
Que les minutes sont longues ! Je pense à tout cela, je pense à mes parents, à mes amis. Je les vois sans nouvelles, ignorants de ma dernière demeure... Ma cigarette s'achève. Il faut si je veux en fumer, une autre, la rouler tout de suite. Une seule ce ne sera pas assez ; j'en roule trois, j'en roulerais quatre si j'avais assez de tabac.
Je tire, je tire ; souvent dans mes mains, je renferme ma montre et ma cigarette, j'aspire pour faire naître une maigre lueur assez puissante cependant pour me faire apparaître les aiguilles. Elles tournent ! mais qu'elles tournent lentement ! Je tire, je tire, je m'enivre de fumée ; j'en arrive à m'assoupir : d'être saoul peut-être, de manquer d'air, certainement !
Un craquement terrible, mon esprit devient lucide. Est-ce parce qu'il voit ma vie plus en danger qu'il devient plus actif ? "Non, non, je ne veux pas mourir d'une mort aussi stupide". Mais comment me retirer ? Encore, encore, je veux avancer, je veux bondir,et tout m'arrête. Ma respiration devient plus rapide "Au secours, les camarades, au secours!" répète continuellement ma. voix rauque et voilée. "Papa, maman!" J'appelle tous les miens, j'appelle tous ceux que j'aime et, parfois quand je me crois plus fort, il me semble qu'ils m'entendent.
Avec mes mains, j'essaie de déblayer en avant. J'arrache quelques poignées de terre et mes ongles arrivent à grincer contre le bois. quel travail, je veux faire ! Un travail impossible puisqu'il y a six mètres de terre et une vingtaine de rondins devant moi. Je recommence en arrière. Folle besogne. Ce n'est plus dans une épaisseur de six mètres qu'il faut me franchir un passage, c'est dans plus de vingt. A droite, à gauche, c'est l'infini. que me reste-t-il comme seul espoir? Abattre ce qui recouvre ma tête. Ce sera moins long, mais ne serai-ce pas plus dangereux ? Le rondin qui m'a protégé, ne va-t-il pas céder, laisser tomber le peu de terre qu'il supporte et réduire complètement mon étreinte ?
Advienne que pourra ! Au travail !
Qu'il est médiocre le rendement! mes mouvements sont si restreints ! Chaque seconde, tout tremble à mes côtés. Va donc quand même !
De mon briquet, je fais jaillir des étincelles. Ma montre marque 3 H. Quatre heures de captivité ! En grattant au-dessus, je fais tomber quelques lambeaux de terre qui paraissent un rien, près de ce qui m'enveloppe. Non, non, je n'y arriverai jamais. Pendant un quart d'heure, je travaille, le buste presqu'immobile. Fatigué, n'en pouvant plus, j'abandonne ma tâche. Mon espoir n'a que peu duré. Je me repose.
A 4 H., je reprends courage. Depuis cinq heures, j'ai espéré et désespéré; j'ai tour à tour gueulé, pleuré de rage et pleuré de douleur ; j'ai été fort, j'ai été faible ; j'ai entrevu la vie, j'ai vu s'approcher la mort ; j'ai fouillé toute mon existence. J'ai voyagé et je suis parvenu au même but. J'ai compté les minutes, j'ai compté les secondes, et tout cela, c'était de la souffrance ; c'était interminable ; j'ai lutté pour n'arriver à rien et je me suis abattu. J'ai dépensé toutes mes forces. J'ai tout fait et je n'ai rien fait.
Mon corps, tout mon corps se crispe, mon labeur reste sans fruit. Aucune lueur n'apparaît. Aucun air frais n'arrive. Ah oui ! Cette fois-ci il n'y a plus à espérer. Je vais laisser ma jeunesse. Que c'est terrible de mourir en pleine connaissance, avec du sang plein les veines ! Maintenant que mes larmes peuvent couler je me mets à pleurer comme un bambin. Je puis à peine respirer, et ce que je respire a une odeur cadavérique. Trente ou quarante corps qui sont là à quelques pas de moi. Je crois les voir vivants d'hier, je crois que je vais les rejoindre. Je faiblis, ma tête s'alourdit, elle se penche, je me laisse une fois de plus tomber dans un demi-sommeil.
Serait-ce une formidable explosion qui aurait vaincu ma léthargie? Je me réveille subitement. Mon cerveau tout d'abord se refuse à comprendre. Je veux priser mes fers. Mes nerfs qui aimeraient tant s'étendre, demeurent impuissants ; tout mon être brusquement s'arrête contre ce qui l'enserre. Seule ma voix peut s'échapper : "A moi ! Au secours ! A mon aide, camarades ! De grâce, ne me laissez pas !... "
Cet abri va-t-il me servir de tombeau ? Ah ça, jamais ! Je ne veux pas mourir ainsi, et puis, il y a quelqu'un qui m'attend, quelqu'un qui peut croire que j'ai eu trop peur. Il faut que je fasse un suprême effort.
Je mets toute l'ardeur qui me reste pour rompre ce qui me retient. Ardeur toujours inutile qui laisse place au découragement.
Abattu mais conscient cependant, je la vois venir cette mort. Elle me répugne, elle me paraît odieuse. Je la maudis, car je la trouve arrogante. Je la hais comme il faut haïr ceux qui triomphent de l'impuissance. J'attends qu'elle s'empare de moi, n'ayant pour toute consolation que celle du devoir accompli. Elle qui, il y a un instant me faisait peur dans ma solitude, elle qui me faisait pleurer et crier, voici que maintenant, je la brave.
Qu'attend-elle ? mais qu'attend-elle donc ? Les minutes s'écoulent et je suis toujours un être vivant. Que me veut-elle pour me faire tant souffrir ?
"Horrible spectre, il me semble te voir ricaner, cela te plait donc de m'entendre gémir ? Tu es le fort, je suis le faible, me veux-tu comme victime ? Oh ! l'innocente victime que celle-là ! Celle qui ne peut se débattre et se défendre, celle qui ne peut qu'obéir ! Si cela te sourit de me prendre, eh bien prends-moi, mais de grâce, arrête ma douleur, emporte moi tout de suite". Elle n'avance pas, elle reste à me contempler.
Petit à petit, le courage surmonte l'accablement. Je tâtonne, je fouille la terre, je passe mes mains entre les troncs d'arbres, alors que mes mâchoires se resserrent et que mes dents grincent. Je touche du bout des doigts quelque chose qui doit être un bâton. Avec mille peines, je l'amène à moi. Que puis-je faire avec ce morceau de bois ? m'en servir comme d'une pince ? Entre les troncs d'arbre, je le glisse, je fais des efforts désespérés pour écarter les rondins, abattre la terre. Dieu, que la besogne va lentement ! Je regarde ma montre. sous les étincelles de mon briquet. 5 H. je ne suis pas plus avancé. Que je suis emprisonné ! Combien d'heures vais-je encore écouler là-dessous ? Ah ! si je savais n'être qu'à la moitié de mon calvaire, je crois que j'aimerais mieux rendre de suite mon dernier soupir.
Je frappe, frappe encore, frappe toujours. Un fou furieux n'en ferait pas plus. Il ne tombe rien ou si peu. Je redouble d'ardeur, le bout de mon bâton se brise... Mais que faut-il, grand Dieu que faut-il pour ouvrir les portes de ma prison ? La rage me monte aux lèvres. Je hurle, je sanglotte, je cogne, je gratte mes poings se ruent contre tout ce qui résiste. "Ah les sales Boches, vous voulez ma peau, et bien non, vous ne l'aurez pas" .
R E SUR R E C T ION
Enseveli! Ce mot ne s'échappera jamais de mes lèvres sans qu'il me vienne la même nervosité, les mêmes frissons d'horreur que j'ai ressentis lorsque pendant sept heures je demeurai sous près d'un mètre de terre.
Peut-on s'imaginer les souffrances qu'endura sous un abri effondré, un cercueil, plutôt, le modeste combattant que je fus ? Sont-elles comparables à celles que font naître l'éclat déchirant ou la balle brûlante ? à celles que l'on ressent sous les obus et la mitraille ? à celles que donnent plusieurs jours de privation ? Pensez à tout ceci, vous ne vous imaginerez rien. J'ai connu la faim, la soif, la douleur physique et morale, ces instants furent moins cruels que mon emprisonnement. Pourquoi ? Parce que je ne souffrais pas toute ma souffrance. Blessé, vous aviez un camarade pour vous dire une parole douce, vous entrevoyiez le lit d'hopital où allait bientôt se pencher la douce figure d'une blanche infirmière ; affamé, assoiffé, vous aviez des compagnons pour partager votre douleur, sans nouvelle des vôtres, vous aviez au bout de votre regard l'image de votro famille et votre coeur disait "espère". Même le moribond savait trouver un sourire lorsqu' il sentait s'approcher le brancard de l'auguste figure d'un brave aumônier. Mais là dans ce sépulcre, rien de tout cela. Il aurait fallu mourir seul, sans un mot charitable, seul, tout seul, il aurait fallu quitter la vie sans la moindre trace de ses derniers pas. Son tombeau, c'aurait été pour les siens tout un champ de bataille, c'aurait été l'inconnu, l'inconnu où les yeux auraient cherché vainement un coin pour que l'âme y prie.
Combien de fois mon âme à moi m'a répété: "Espère". Parfois, je me laissais aller au désespoir et il me venait quand même ce courage que l'on puise je ne sais où. Et pourtant, après tant d'heures passées dans la torture de ces heures qui, à mesure qu'elles s'écoulent me précipitaient plus encore au bord de l'abime, fallait-il continuer d'espérer ? Mon existence, je la voyais s'achever avec horreur. Certainement, c'est pour cela que le jour m'a tant souri lorsque les portes de ma cellule se sont entrouvertes.
Quels instants que ceux-là ! Subitement, vous vous sentez enchaîné, vous vous rendez compte que la liberté, la liberté si chère n'est plus, que vous êtes seul, que vous appelez "au secours" et que vos cris restent sans réplique. Vous sentez venir la mort. Effrayé, vous voulez fuir et vous ne pouvez vous soulever. Vous voulez repousser le spectre hideux et vous ne pouvez même pas tendre vos bras. Vous songez à défier Samson et vous ne jugez que de votre impuissance. Vous êtes "seul" à pleurer, à souffrir ! Personne pour vous consoler. La lumière, vous ne la verrez peut-être jamais. Votre respiration faiblit. Comme tout être que l'on étouffe, vous voudriez vous débattre et partout, quelque chose qui arrête. Tantôt vous croyez être vainqueur, et tantôt vous croyez être vaincu. Vous ignorez combien de temps durera cette lutte, et le plus souvent vous pensez que ce n'est pas vous qui remporterez le victoire. Quelles heures terribles ! Des heures qui me parurent des jours.
Il y a donc près de sept heures que mes yeux ne voient que du noir ; sept heures que mon corps est presque immobilisé. Je frappe ou plutôt il me semble que je frappe si fort que rien ne peut me résister. Et cent coups de poignets succèdent à tant d'autres frappent sans relâche, comme s'ils avaient méconnu la lassitude.
La canonnade m'arrive sourdement aux oreilles. Par intervalles, des obus tombés tout près font osciller ma cage. Soudain, un bruit étrange me saisit : Braoun ! que se passe-t-il ? Que m'arrive-t-il encore? La terre s'effondre de nouveau et je me demande si mon étreinte ne se serre pas davantage. Je me sens encore plus enterré.
Maintenant, je ne puis remuer ni mon torse, ni mes pieds. C'est fini, plus d'espoir ! Adieu ! Mais non, je vis encore, je n'ai pas assez souffert. La petite scie qui est enfouie là sous ma capote, elle que je pressais tout à l'heure contre ma poitrine, elle à qui j'ai donné des baisers, voici que maintenant, je la maudis. Je la maudis de m'avoir sauvé. Je lui en veux de l'avoir trouvée sur mon chemin. Si elle ne m'avait pas attiré, je serais mort à présent. C'aurait été un trépas avancé et je n'aurais pas eu tant de douleurs...
Le bruit continue, la terre glisse, j'en ai jusqu'aux épaules, mes bras s'en retirent avec peine. Le bruit va en décroissant puis s'arrête. Encore une fois, où suis-je ? Mais quoi? Ce n'est plus du noir que mes yeux aperçoivent, que voient-ils? Quelque chose qui a une couleur et une forme. Et mes narines, que respirent-elles ? Quelque chose que je n'ai point senti depuis que je suis enseveli. Est-ce que je rêve ? C'est la lueur du jour que j'entrevois ? Est-ce un air plus pur que je respire à pleins poumons? Je rêve, je dois rêver ! Ce peut-il que je sois sauvé ? Mais non, je ne puis le croire. J'ai trop souffert, trop longtemps désespéré. Il n'est pas possible qu'un tel bonheur me soit donné ! Et pourtant, je sens mon corps renaître. Oh oui ! j'entrevois le ciel par une ouverture minuscule, un ciel impur, jaunâtre rempli de fumée ; j'entends mieux la danse infernale. Durant des minutes entières, sans songer à m'échapper, je lève la tête vers la brèche qui vient de s'ouvrir nue c'est bon de respirer ainsi ! Je trouve cela si délicieux que de cet air pourtant impur, je voudrais faire craquer ma poitrine si elle n'était pas moulée dans la terre.
Un certain bien-être nait en moi. Mon corps devient plus alerte et mon esprit plus lucide. Je pousse le gravier, je le . tasse pour dégager mon torse, je me soulève, je me raidis, je me détends. La terre s'écarte, mes genoux, mes pieds, tout mon corps va et vient, la terre s'écarte encore. Je me débats, je boxe dans ma cage : elle se brise. Deo Gratias !
Tu vas donc t'achever, calvaire innommable ! Ah ! ce n'est pas trop tôt. Je vais te quitter sans regret ma cellule maudite ! Merci à toi petite scie, toi, je ne le dirai jamais trop, toi qui m'a préservé. Merci à toi bon chapelet, merci à toi mon Dieu qui m'as donné tant de courage...
Je te regarde modeste trou qui suffit pour m'apporter de quoi voir et respirer. Tu es trop petit pour que je m'envole. Liberté ! tu me demandes encore un effort. Comme de grand coeur, je vais te le donner.
Avant d'élargir la brèche, en martelant la terre, je dégage mon corps presqu'en entier. Puis à l'aide du petit morceau de bois qui ne m'a pas quitté, comme avec une pince, j'écarte les rondins entre lesquels se filtre le jour qui commence à faiblir. Le gravier ruisselle petit à petit, l'ouverture se fait plus grande. Je réussis à présent à passer la tête. Quelle horreur! Tout est nivelé : de tranchée, de boyau, il ne reste que le souvenir : cela me donne un certain effroi : j'ai peur, j'ai peur et il me tarde plus que jamais de m'éloigner de ce qui fut pour moi une prison. Je songe aux heures passées et je me dis que malgré tout, j'ai eu quelque chose pour me protéger. Comment, mais comment se fait-il que je n'ai pas été écrasé, alors qu'il n'y a pas un pouce de terrain qui n'ait été éventré?
J'essaye de passer ! Je ne puis encore. Je continue ma tâche. Mes épaules sortent mais le reste de mon corps ne suit pas. J'élargis de nouveau la brèche mais si faiblement que je me sens arrêté par tout l'équipement qui me sangle le corps. Non je ne veux plus, je ne puis plus rester là-dedans. J'en ai assez! Le dehors m'attire. Je prends mon fusil et le lance par l'ouverture. Je défais mon ceinturon pour lui faire suivre le même chemin. Je glisse le haut de mon corps, le trou est toujours trop petit. C'en est assez, je ne veux plus attendre. Difficilement, je quitte ma capote, ma veste, je les roule et les jette par où je veux passer. Encore de nouveaux efforts. A coups de pieds, à coups de poings, je m'élève lentement. Mon être se comprime. Un dernier mouvement : ça y est, me voici hors de ma cellule.
Je la quitte avec autant de fierté que le vainqueur d'une grande bataille. L'odeur de la poudre, le bruit de la canonnade, la vision de ce champ de bataille, tout cela est quelque chose qui pour moi n'existe pas. La nuit tombe, le ciel est bas, et la nature est triste. J'ai tant vécu dans l'obscurité, j'ai connu des instants si pénibles que malgré tout, je ne doute de rien, que je ne crains rien. Je crois arriver dans un autre monde.
Sorti de l'abri, ce n'est pas aux tourments qu'il m'a causé que je songe. Non, je n'ai pas la physionomie de quelqu'un qui pense. Je suis debout, les jambes sûres. Dans mes mains je serre le fusil qui ne m'a pas quitté. MIon regard haineux se tourne vers la plaine de la Woëvre, au-delà de Damloup, là où se tiennent les hordes teutonnes. Ma poitrine se gonfle et ma bouche rageuse qui voudrait vomir les pires insultes et dominer l'orage comme signal de mon départ, lance crânement aux Boches le mot légendaire de Cambronne.
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Suite à ces événements, Romain Darchy fait l'objet d'une Citation à l'ordre de l'Armée et se voit attribuer la Médaille Militaire et la Croix de Guerre avec palmes.
Ordre général n° 2574
« .... Le Général commandant en chef a conféré à la date du 2 avril 1916, la médaille Militaire à DARCHY Romain, 8094, soldat au 408° régiment d'infanterie, 2° compagnie. « Agent de liaison particulièrement méritant, a fait preuve pendant les affaires du 4 au Il mars, d'une bravoure et d'une énergie exceptionnelles. Enseveli sous un abri où il s'était réfugié momentanément pendant une rafale d'obus, est parvenu à se dégager, en continuant immédiatement l'exécution de sa mission périlleuse et refusant de prendre le moindre repos».
Signé: JOFFRE
Remerciement particulier à M. Jérôme Leclerc pour les photos de son grand-père,
soldat à la 11e Compagnie du 408 Régiment d'Infanterie.
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