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Témoignage 01

Romain Darchy, Seconde Classe, Agent de Liaison
408e Régiment d'Infanterie 2e compagnie.
 


Romain Darchy est né en 1895 à Sancerre dans le Cher, chef de réseau de Résistance dans l'Orne, il fut assassiné par la gestapo en juin 1944 à la prison du Château des Ducs d'Alençon. Sa femme n'avait alors que 42 ans. Elle passa tout le reste de sa vie sans savoir où le corps de son mari avait été mis, les nazis l'ayant fait disparaître, dans le but de ne pas laisser de trace de leurs forfaits.. On ne l'a, à ce jour toujours pas retrouvé...

AVANT PROPOS

Romain Darchy a tout juste vingt ans quand, avec son régiment, le 408°, il « monte» à Verdun à la fin de février 1916. Sa volonté de «conserver dans son coeur ce qui ne doit jamais périr» l'amène à témoigner par écrit avec le souci du détail, de l'épreuve humaine impitoyable vécue par lui et ses camarades.  Un lien indescriptible unit tous ces hommes à l'issue de ces jours de bataille. «Après cela, les camarades tombés, les souffrances endurées, l'affection née de la misère, même si nous nous perdons de vue, nous ne pourronsjamais nous oublier », énonce-t-il à l'un d'eux. Romain Darchy décrit la guerre telle qu'il la vit, en tant qu'agent de liaison de la 2e compagnie: le transport dans des wagons à bestiaux jusqu'à Ste Ménéhould, deux jours de marche harassante dans une cohue indescriptible, dans la boue, alors que la neige ne cesse de tomber. Leur barda est monumental: «nous en avons si lourd sur le dos! »... Au croisement des ambulances, c'est la découverte avec effroi des blessés. Et puis, c'est l'entrée dans la fournaise qui s'effectue au moment de la descente vers le village de Damloup « en train de se consumer, au son des canons furieux: « on croirait être descendu aux enfers et y entendre danser des milliers de démons». . . Pendant cinq jours, à Damloup, c'est le pilonnage à outrance le jour, le bombardement intermittent et traître la nuit,. C'est la «guerre invisible où l'on tue sans se voir, où l'on meurt sans lutter », celle qui foudroie ses compagnons de la 10e escouade, ce petit poste avancé au-delà du village, dissimulé derrière une meule de paille où un obus est venu s'écraser. D'extraordinaires élans fraternels se manifestent alors en dépit du danger.

La nuit du 6 au 7 mars, c'est le départ, pour relever une compagnie sur la pente Est du Fort de Vaux, : il faut empêcher les vagues d'assaut allemandes qui veulent grimper sur ces pentes pour anéantir la défense des Français, d'atteindre le Fort:« La France compte que chacun fera tout son devoir» leur a-ton dit ... Nul plus que Darchy n'a pris au sérieux cette instruction...

Le Fort de Vaux est sans cesse pilonné depuis le derrière de la colline. «En fait, écrit-il, il y a quelqu'un qui veut passer et un autre qui ne le veut pas! ». Les 220 poilus que compte la 2e compagnie prennent le chemin de « ces pentes qui paraissent si terribles », puis s'entassent tant bien que mal dans un abri de 30 m sur 1m30, voisin de celui au fond duquel furent ensevelies deux sections de la 10° compagnie quelques jours plus tôt. «Que faire si l'abri vient à céder ? Qui veut aller chez le Commandant ? » questionne angoissé le Capitaine à ses agents de liaison. Romain Darchy se porte volontaire. . .

Le voilà qui s'élance dans la fournaise, sous une pluie de fer et d'acier, passant, écrira-t-il plus tard, cent fois près de la mort et qui, au retour, réfugié pour un instant dans ce qui subsiste de la cagna de la 10° compagnie, se retrouve, en une seconde, enseveli sous une couche de terre et de rondins dans le noir le plus absolu. Après des moments d'accablement puis de courage, refusant de penser que l'abri va lui servir de tombeau, il gratte pour abattre la terre, écarter les rondins... «Peut-on imaginer les souffrances qu'endura sous un abri effondré le modeste combattant que je fus ? Il aurait fallu mourir seul, enterré vivant? » Au bout de sept heures d'efforts démesurés, il réussit à sortir et court retrouver ses camarades.

Après une nuit très pénible, tant le risque d'effondrement est immense, vers 11 heures, l'abri de sa compagnie bascule sous l'explosion des obus, et s'écroule en partie à trois reprises sous le poids des rondins de bois, de la terre et des cailloux, écrasant plus d'une centaine de soldats dans la panique la plus complète. C'est encore lui qui est envoyé pour chercher du secours, des hommes, des pelles, des pioches mais aussi de l'éther, par son capitaine revenu de son évanouissement. La situation est désespérée: « nos yeux se sont rencontrés, les miens presque suppliants, les siens presque hagards... ». Darchy quitte l'abri en rampant, puis s'élance tandis que cailloux et éclats pleuvent sur son casque, en pensant: « il n'est pas permis de douter quand des camarades réclament des secours»... Par son courage et son immense volonté, il réussit à faire arriver à temps quinze volontaires. Trente poilus de sa compagnie environ sont sauvés.

Mais au soir de ce 8 mars, alors que l'attaque allemande est imminente, et que la 20 compagnie a dû rejoindre la 10, les ordres étant tombés: « Il faut résister à tout prix, si besoin en puisant dans les autres compagnies et contre-attaquer immédiatement au cas où l'ennemi avancerait ! » .. Les tranchées n'ont plus de forme. Les hommes en sont à dresser une muraille protectrice avec les cadavres de leurs camarades pour rehausser le parapet. Qui aurait cru que des cadavres pouvaient être utiles sur un champ de bataille? « Nous sommes dans une zone où un cadavre n'attire la pitié qu'à l'heure du trépas» écrit-il.. .

Pendant trois jours et trois nuits, les attaques allemandes, entrecoupées de formidables bombardements d'artillerie se succèdent.. Des colonnes par quatre grimpent depuis le fond du ravin de la mort pour prendre le Fort de Vaux. A chaque fois que des ombres se dressent, « nous tirons, nous les décimons, mais il y en a toujours qui apparaissent.» L'angoisse monte: « va-t-on succomber sous le nombre alors qu'il nous faut ménager les cartouches? Au matin du 9 mars, alors que tout semble perdu, le capitaine crie: « En avant les p'tits gars! A la baïonnette! et s'élance sur le parapet, suivi aussitôt par tous les poilus. Et, ô inimaginable, l'ennemi fait demi-tour» ! Les morts restent, les vivants regagnent le fond du ravin, tandis que le bombardement reprend. . Une nuit d'enfer succède à une journée de grande bataille, plusieurs attaques les obligent à veiller, à tirer à plusieurs reprises avec rage et à repousser l'ennemi.. L'odeur de mort est terrible. Certains sont devenus fous. Le manque de munitions amène à dépouiller les cadavres. Ce n'est qu'au soir du 10 mars que la relève est annoncée. Les hommes sont affamés et à bout de force.

Au moment de la relève, vers une heure du matin, le 11 mars, la marche vers le Fort de Vaux bombardé sans intermittence est difficile. Il faut pour y entrer escalader un bloc de béton qui obstrue l'entrée. aux trois-quarts. Quel soulagement ! Pourtant, il faut finir la nuit montés sur la plateforme, armés des fusils et de deux grenades et tirer pendant trois quarts d'heure. Au petit matin la découverte du champ de bataille, de ces collines qui ne sont que de vastes cimetières sans croix est terrible. : « Je n'avais jamais pensé que ce fût aussi macabre ! Des morts, il y en a partout, partout ! Il y a tant de taches grises et de taches bleues qu'on ne peut les compter ! Ce n'est pas sans raison qu'on a baptisé ce ravin, ravin de la mort !...». Dans le Fort, c'est un va-et-vient continuel; les obus le font tanguer sans cesse. Le soir du 11, le départ vers le Fort de Tavannes a lieu sous le plus violent des bombardements. Il faut sauter de trou en trou, franchir les barbelés. Une section de mitrailleurs passent devant eux puis, à vingt mètres est décimée par un obus. La plupart sont tués; les blessés les supplient de leur faire envoyer du secours tandis que les obus rappliquent sans cesse, achevant des ble et mutilant des morts. Romain Darchy a reçu un éclat dans le bras tandis que son copain a été tué. Le spectacle du carrefour de Tavannes est horrible; de tous côtés montent les lamentations des blessés : « Au secours ! A boire ! ». Que c'est triste quand on se sent impuissant à aider ses semblables ! » écrit-iL.. Il retrouve ses camarades, leur annonce qu'il est blessé: il n'y a plus que 38 hommmes de valides sur les 220 du départ !

Le lendemain matin, dans le brouillard, il part à pied avec un soldat de sa compagnie, « lui manchot, l'autre boiteux,» pour recevoir les premiers soins à Verdun. Après une marche pénible, un conducteur d'une fourragère d'artillerie fait arrêter ses chevaux et les aide à monter, puis les emmène jusqu'aux casernes Bévaud à Verdun.. De là, il est évacué sur St Dizier pour y être soigné puis sur Beaulieu près de Nice. « C'est un nouveau monde qui m'accueille. C'est le bonheur, c'est la paix ! » pour quelque temps au moins...

Texte écrit par Mme Véronique Onfray, petite fille de Romain Darchy.





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